Tuomo Manninen par Paul Ardenne
De la photographie de Tuomo Manninen, on pourrait dire qu’elle est une
actualisation tant des tableaux de guildes des Hollandais de l’âge
classique que des clichés de travailleurs d’un August Sander, éminent
représentant de la Neue Sachlichket (“Nouvelle Objectivité”) dont le
portfolio consacré à des travaileurs allemands de tous métiers, Visages
de ce temps, fit date dans les années 1920. Comme ceux-là, Tuomo
Manninen montre des personnes qualifiées par leur activité. Tout
comme eux, il le fait dans le respect dû à la persona et à la fonction
sociale occupée. La différence réside cependant dans une approche plus
plus sensible, plus incarnée aussi. Dans l’objectif de Tuomo Manninen,
les travailleurs semblent vivre avec intensité, leur pose est détendue,
l’on sent une complicité de bon aloi entre eux et le photographe qui
enregistre leur figure. Après tout, n’est-il pas lui aussi un “travailleur”,
un individu solidaire de leur condition ?
Les représentations du working man par Tuomo Manninen sont sans
conteste conventionnelles, ce qu’elles assument pleinement. Elles
assument aussi de signifier la dignité de qui travaille, quelle que soit sa
fonction, du ramoneur au pécheur, du choriste à qui fait le métier de
Père Noël une fois venu le moment des fêtes de fin d’année… Pas de
monumentalisation, cependant. Manninen preneur de vues, de manière
invariable, s’active sur le site même du travail. Les corps qu’il y
photographie sont vifs, offerts, ouverts. Imparable mise en oeuvre d’une
sympathie.
Le travailleur ? Le voici présenté à rebours du traumatisme ou du
sentiment que le travail est un vecteur d’aliénation. Dans ces « tableaux
de famille » corporatistes, les travailleurs font bloc sans contraction ni
sans ostentation. Où les duettistes Clegg & Guttman, dans les années
1980, avaient pu jeter une inexpiable suspicion sur le portrait de groupe
de destination sociale (ces deux artistes américains, alors, semblent à
jamais le démoder, en dénonçant le convenu des attitudes), Tuomo
Manninen en réhabilite le genre d’une manière fluide et généreuse, en
recourant à une image à la fois descriptive, sociologique et
transitionnelle.
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